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Premier volet de la série des éventaires.
Exposition actuelllement au petit épicier, rue dupleix, 44200 Nantes
Je présente dans mes installations, non pas l’oeuvre, mais le processus entropique qui s’en est emparé. Les Utopies ou contre-Utopies que je propose sont vouées, dés le départ, à leur effondrement et leur mutation. Une construction vaniteuse, boursoufflée, s’effondrera d’elle-même engageant dans sa chute un processus des plus intéressant.
La matière est toujours là pour rappeler qu’entre la naissance et la chute, le temps divise les corps jusqu’à leur complète dissolution, le temps, lui-même, peut se diviser à l’infini. Envisager l’existence dans sa continuité, c’est en accepter, dès le départ, la fin. Chaque chose porte en germe la logique de son propre renversement. Chaque vie possède les moyens de son accomplissement dérisoire, ainsi, nulle existence ne peut se vanter d’être moins dérisoire qu’une autre.
Un Président, un Roi, un Empereur, ne possède le pouvoir qu’il exerce que par le consentement de la foule qui le lui reconnaît. Les différents rituels de couronnement, qu’ils en appellent à la religion, aux liens du sang, ou aux élections ne sont que des métaphores de ce lien essentiel: le gouvernant tire sa puissance du gouverné et il ne peut en être autrement. Trop souvent on veut faire croire que l’expression du citoyen réside dans son droit de vote, ce qui est faux, c’est tous les jours qu’un électeur peut reconnaître ou renier la légitimité de son gouvernant.
Un être humain tire son pouvoir de sa faculté à exercer son libre arbitre dans chacun de ses actes. Surestimer la puissance de ce qui nous soumet revient à méconnaître notre propre faiblesse. Seul l’ordre du temps ne se peut refuser.
Symbole de la voix populaire, le mythe d'Echo nous parle de la rumeur, des petits ragots que l'on se plaît à entendre et à diffuser. Le directeur couche avec la secrétaire, le patron pioche dans
la caisse, le président est cocu…
Le peuple aigri dénonce l'injustice à travers sa "mauvaise langue". C'est ainsi qu'il se rend complice de la corruption d'un système, tout comme Echo le faisait, masquant des adultères en en
racontant d'autres. Combien de sales affaires se cachent derrière celles que nous dénonçons aujourd'hui? La parole est un acte lorsqu'elle est bien adressée, les mots ont du sens lorsqu'on les
tente pour quelque chose mais que dire de la colère qui se diffuse à tout vent? Voilà comment, tout comme Echo, nous avons perdu notre voix pour notre "mauvaise langue", celle qui se nourrit de
polémiques et qui s'exprime dans la tendance d'une époque au lieu d'en exprimer la perversité. Quels denouements possibles, si ce n'est le grondement contradictoire des mots dont on entend plus
que la force, la violence avec laquelle ils sont criés, cherchant dans l'écho la répétition de lointains soulèvements...
...En ce temps là, Echo avait un corps; ce n'était pas simplement une voix et pourtant sa bouche bavarde ne lui servait qu'à renvoyer, comme aujourd'hui, les derniers mots de tout ce qu'on lui
disait. Ainsi l'avait voulu Junon; quand la déesse pouvait surprendre les nymphes qui souvent, dans les montagnes, s'abandonnaient aux caresses de son Jupiter, Echo s'appliquait à la retenir par
de longs entretiens, pour donner aux nymphes le temps de fuir. La fille de Saturne s'en aperçut: "cette langue qui m'a trompée, dit-elle, ne te servira plus guère et tu ne feras plus de ta voix
qu'un très bref usage." L'effet confirme la menace; Echo cependant peut encore répéter les derniers sons émis par la voix et rapporter les mots qu'elle a entendus. ...
Extrait de : OVIDE, Les métamorphoses - traduction de Georges Lafaye
Le grotesque m’évoque les parois d’une gorge déployée, qui éclate et se contracte pour expulser le rire avant de l’avoir compris. L’arrière gorge, est une grotte physique, interne, au carrefour de plusieurs actions élémentaires: parler, boire, manger, respirer. C’est le lieu de la castration orale, c’est à dire l’endroit par lequel nous transmettons notre désir à l’autre, tout en sachant qu’il peut choisir de se refuser. Ainsi, nous sommes liés par cette cavité qui réclame car ce que tu bois, quelqu’un l’a pissé avant toi...! La grotte est une cavité aux parois rugueuses dans lesquelles d’autres cavités se creusent et dans ces trous d’autres petits trous forment au final un ornement boursouflé, écumant et moussu. Les protubérances n’existent que par le vide qui les entoure et ces formes sont gonflées de simuler l’abondance là où il n’y a qu’érosion, effondrement et disparition de la matière, tout comme l’écume s’évapore.
Les "textes" Ure, sont toutes les "matières filtrées" de notre esprit. Les textures que les mots seuls peuvent décrire, et invoquer. Les sons les bruits, la langue nous parlent de la texture du plaisir au point même parfois de le provoquer. Les mots sont une invocation puissante et sacrée, la parole est un acte que l'on oppose trop souvent à "l'agir". Pourtant ce que nous prononçons a une influence sur l'environnement. Parler dans le silence est comme toucher du doigt la surface lisse d'une eau qui stagne, en y imprimant le dessins de fragiles échos circulaires.
Entrons dans Alexandre, la citée glorieuse, fortifiée de moulins à vent, enveloppée de toutes les flatulences célestes. Les moulins s'élèvent dignement et sur chacun d'eux on lit, gravé
dans la pierre : "perpetuum mobile" on pourrait croire qu'il s'agit de la devise de la ville, dressée fièrement sur le haut d'une colline, bravant le déchaînement tumultueux des tempêtes...
Mais... Ici, le marcheur n'a qu'à bien se tenir. Le petit, le frêle randonneur, qui se décide à avancer dans le courant des humeurs versatiles, doit comprendre, avant toute chose, que
l'essence même de la marche, c'est le déséquilibre.
Laissez vous prendre dans le tourbillon des vanités, loin, haut dans le ciel comme Icare parmi les mouches, et soyez prêt à la glissade car le ridicule vous guette, sans transition, telle
une bourrasque implacable.
Avant d'entrer dans la place, préparez vous à marcher dedans, du pied gauche, car ça porte bonheur. La ville vous tend les bras...
Vous connaissez l'effet papillon, un battement d'aile serait capable de provoquer d'invraisemblables bouleversements ? Ici ce sont de gros pigeons qui battent des ailes, assez bruyamment,
comme pour applaudir le vent sur son passage, alors on imagine facilement les conséquences... Le sol en est recouvert, on dirait du Pollock.
La grande place est mouchetée de ces petites crottes glissantes, les touristes se déplacent, précautionneusement, les yeux rivés au sol. C'est sans doute ici que les gens trébuchent le
moins, toute leur attention se concentre par terre. Par contre, c'est inimaginable le nombre de fientes qu'ils se prennent sur la tête. C'est ainsi, la chute nous surprend toujours là où on ne
l'attend pas.
Dans les toilettes du cinéma, le rêveur, le distrait, l'étourdi, trouvera sans la chercher, la vraie devise de la ville, dessinée sur le mur, deux chaussures claudiquantes, armées de grands
sabres aiguisés, découpent vaillamment les moulins érigés de l'enceinte et "Père petum mobile"...
IL est une île au physique paradoxal, mélangeant de prestigieux bâtiments aux préfabriqués sans substance. Si la ville a conservé précieusement son patrimoine, elle n’a pas osé s’en forger un nouveau. Autrefois, un ensemble d’énergies se sont concentrées pour extraire du sol ce qu’IL pouvait offrir et pour déployer ce que le relief conditionnait. Les ressources du terrain ont déterminé la géographie de l’île. Les premiers quartiers se sont développés autour de leurs zones d’activités. Plus tard, la citée s’est modernisée sur la volonté d’attirer le repos, après avoir attiré le travail. Aujourd’hui, conscient que le plaisir des uns peut structurer la vie des autres, IL invite chaque saisons vacanciers et touristes.
On parle d'une île touristique, confortable et accessible, adaptée aux lois du marché, mais sans malice. Pour apprécier les lieux, il faut distinguer l’ancienne citée de la nouvelle. Dans cet ensemble hétérogène d’architectures, le circuit touristique relie tous les vieux quartiers qui ont vécu avec l’usure, le climat et les hommes toutes les bifurcations possibles. Broyés dans les guerres ou assiégés par la peur, de croisements en cul de sac , ici on circule à sens unique, pas de demi tour possible pour celui qui s'éloigne du circuit des pellerins. Si les jeunes hôtels craignent l’isolement et la désolation, les vieux faubourg traquent la solitude dans des espaces confinés, un peu sales.
Un touriste lassé de l’exceptionnel, sans autre désir spécifique que celui de se reposer, choisira le confort. Il préférera la ville neuve et les toilettes propres à la citée glorieuse exhalant
de putrides contradictions. Souhaitant oublier les autres comme lui-même, il se laissera mouler dans le neuf, là où l’offre excède toujours la demande, au point d'étouffer le désir. Voilà
pourquoi les voyageurs sont de passage, ils n'habiteront jamais les lieux, adorés quand ils arrivent, ils se savent par avance, méprisés à leur départ.
Le conformisme des valeurs masque parfois la fragilité de l’équilibre sur lesquelles elles reposent. L’économie s’épuise dans l’entretien de services… Chaque année le déficit se creuse davantage.
Mais qu’importe, IL est une offrande perpétuelle, incapable de se refuser aux caprices des autres, fussent-t-ils les plus futiles.
Las de la mer et de ses glaires faciles, gonflé de la constance des flots, le désir accoste quelques frontières épicées, aux reflux sombres et bordures noires. Nous entrons dans Julie, ville portuaire, construite dans le bois des naufrages.
Dans les rues, les vierges de Septembre étalent en devantures leur coquillages recousus. (honnête simulacre, dans lesquels verges sans péril triomphent sans gloire !). Il n’y a plus d’églises, plus de boucherie, on trouve des restaurants végétariens, des marchands de coquillages et quelques boutiques pour les souvenirs et les prières, colliers de nacre, vierges en plastique, gourdes sirènes, gondoles colorées, paillettes, sables parfumés… Les étalages sont parfaits mais les produits sont décevants, notre appétit s’éteint face à tant d’abondance flétrie. Maintenant c’est le désir que l’on achète.
Sur le port, les matelots déchargent leur cargaison, cadeaux ou sacrifices à la gloire des plaisirs vains, ils laissent aux femmes le soin de trier. Ils assainissent leur
réserves, puis repartent au propre. Les filles gardent les palettes et laissent le chargement dans le sel, le froid et le vent. Étalées sans distinction, les viandes se rétractent et les nacres
transpirent.
Ici les chairs éclatantes gaspillent vainement le regard. Les femmes sont végétariennes elles ne veulent plus de viande, plus de poisson, plus de mort. Les hommes feignent de mal entendre, ils en
ramènent plus et encore davantage. Elles ont beau dire, la rue est leur domaine mais le port est aux marins.
Dans les chambres les parfums s’entremêlent, exhalant, par delà le fumet des venaisons, des idées de fleurs et de vertes prairies. Roses sauvages, soie pourpre, violettes et
fraises des bois. Les arômes convoquent notre crédulité.
Pourtant comment ne pas sentir que la ville vacille, construite sur un enterrement, autrefois sans cérémonie. La mer est lisse mais la terre grouille. Dessous, quelque chose remue, encroûté dans
les glaises, s’enfonce et se répand sous son poids de péchés.
La seconde Julie, ville nouvelle, semble jaillir de nulle part. Elle a l’air d’un nuages fait de papiers froissés dans une poubelle d’architecte. Il semble que le projet n’avait pas lieu
d’être réalisé. C’était un rêve paradoxal, simple et sans violence. Il y avait les choses, d’une part, et puis les reproductions des choses, d’autre part. Voilà pourquoi aujourd’hui les gens
circulent dans les rues sans y croire vraiment. Enlisés dans la polémique de sa propre existence, la ville a produit des pantins incrédules mais obéissants.
Pensé au départ pour la disparition des dogmes, le site se formulait comme une gigantesque réserve. On y conservait les œuvres, les objets, les déchets sans distinction. Soigneusement,
rigoureusement, les choses étaient étiquetées, répertoriées avec leurs formes, leurs volumes et leurs usages. Le nouveau savoir était bâti sur l’analyse des avoirs plutôt que sur l’étude du
temps. On mettait en perspective les volumes, les matières, les cavités pour en déduire des rapports proportionnels et codifiés.
C’est ainsi que, progressivement, l’utopie s’est réalisée d’une façon presque effrayante. La réserve s’est étendue, en ordre et harmonie, remplaçant peu à peu la première Cité. Derrière le
port, on a fait table rase, la ville s’est reconstruite, refoulant le charnier des naufrages sur les côtes enlisées.
Les enfants à l’école n’apprennent plus l’histoire, puisque, si le passé existe, c’est parce qu’il fait partie du présent. Chaque objet est un legs, une présence suffisante. Ils sont
reproduits en papiers et pliages simples. Les copies ne cachent pas qu’elles ne sont que reproductions, mais elles affirment la relativité des objets qu’elles remplacent.
Le voyageur, mal avisé, comprendra mal ce qui relie le port au centre ville, tant, ces quartiers sont dissemblables. Pourtant, l’observateur attentif notera que la deuxième ville inventorie
la première, déployant toutes les arborescences possibles, dressant à l’envers la généalogie de son héritage sans oser le toucher.