La table rase

    C’était une table si belle et si précieuse, faite dans un bois si tendre, que la lame d’un couteau à beurre l’aurait tranché net. Cette table avait été fabriquée il y a très longtemps et tous les cent ans le roi et la reine qui gouvernaient le royaume organisaient un énorme banquet.
A cette occasion, tout le pays s’attablait pour déguster le repas le plus incroyable qui soit. Les plus grands chefs du pays se réunissaient et pendant plusieurs mois il cuisinaient afin de réaliser une miniature qui reproduisait fidèlement le royaume tout en étant entièrement comestible. Le jour de la célébration, le roi faisait un petit discours, puis tout le monde se ruait sur la nourriture et dévorait à pleines dents les petites maisons, les figurines en sucre.
Enfin chacun retournait chez lui et il ne restait plus sur la table que ce que personne n’avait voulu manger, des miettes, des maisons détruites, un vrai chantier. Alors le roi et la reine qui ne voulaient pas nettoyer pour tout le monde sortaient d’un carton une nappe magnifique, spécialement fabriquée pour l’occasion, et ils recouvraient la table en aplatissant bien sur les bords. On appelait cela faire l’histoire.

    Cela faisait trois cents ans que le royaume existait et on se souvenait des particularités de chaque nappe. La première, la plus vieille, était rude et épaisse, mais délicieusement moelleuse et souple, si bien que les couverts rebondissaient dessus. De fins sillons formaient des motifs circulaires à la surface, comme autant de petits ressorts prêts à naître sous le duvet d’un matelas. La deuxième nappe était faite dans un épais coton blanc à la surface poudreuse et si absorbante que toute l’eau d’une rivière pouvait tenir, captée dans le tissage serré et complexe de cet incroyable tissu.
Enfin la dernière nappe, celle que le roi et la reine venaient de tirer était de loin la plus rare et la plus précieuse, c’était une dentelle compliquée, si fine et si légère que pliée elle tenait dans une coupe à champagne.  Mais on pouvait l’étirer à l’infini, si bien que l’on aurait pu aisément recouvrir tout le royaume avec.

    La  jeune fille voulut voir ces nappes extraordinaires dont tout le monde lui avait parlé. Mais lorsqu’elle s’approcha de la table, elle ne vit qu’une vieille estrade  au bord de l’effondrement, rongée par les cadavres du passé. Par-dessus, la merveilleuse  dentelle sonnait étrangement  faux.
    La jeune étrangère traversa beaucoup d’autres royaumes aux coutumes très différentes.

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