Elle arriva dans un royaume curieusement coloré et lumineux, elle vit des montagnes de fruits, de viandes et de légumes cuisinés. Pourtant les gens étaient maigres et leurs yeux
s’ouvraient grands, vides et mélancoliques. Elle comprit alors que ce qu’elle avait pris pour de la nourriture n’était en réalité qu’une série d’images. Le pays était pauvre, exsangue et dévasté.
Le sol ne rendait plus ce qu’on y plantait, la mer produisait des monstres affamés et immangeables, les bêtes étaient malades. La voyageuse demanda ce qui s’était passé et comment le pays en était
arrivé là. Alors on lui raconta ceci :
Il fut un temps où le royaume était si riche et si prospère qu’il souffrait de sa profusion. La nourriture coulait à flot, si bien que les femmes devenaient grosses et l’une
d’elles bien plus que toute les autres. Un jour, celle-ci devint ogresse et le roi (qui s’appelait sadim) dut la bannir parce qu’elle menaçait d’absorber toute la ville. Cela lui fit grand peine
car il en était amoureux. Déjà elle avait avalé toutes les récoltes et rien ne voulait croître après qu’elle eût mangé. Elle avait bu toute la rivière et croqué toutes les bêtes, le pays commença à
souffrir du manque. Alors le roi partit chercher la nourriture là où elle était, dans la panse de l’ogresse. Quand il la vit, il entra dans son ventre comme un homme pénètre le corps d’une femme.
Mais très vite elle l’absorba tout entier et aujourd’hui il y est encore:
Il a la bouche, le nez, les oreilles et les yeux grands ouverts, et l’arrière qui le guide, pénétré par le rayonnement généreux de tant de profusion. Accumulés ici, tous les
aliments de son royaume semblent intacts et lisses. Ils sont exposés avec soin et le roi pense que c’est pour lui. Chaque couleur lui fait signe et prenant le goût de trier les consistances, il
choisit, il est le prince des lieux.
Le roi sadim possède un don : celui de donner vie à tout ce qu’il touche. Face à l’étalage, il tend le bras et du bout des doigts, il effleure les fruits, les légumes et les
plats. Les tomates sont rondes et brillantes. Quand le roi les voit, il pense qu’elles sont comme ses lèvres, souples et juteuses. Il en choisit une et presse fermement le légume qui sue
légèrement, puis il le remet en place. Demain, pense-t-il, précisément à l’endroit qu’il a touché, la peau se dérobera, collante, suintant et répandant vie alentour.
Plus loin, un courant froid lui glace les os. Le roi s’approche et observe une multitude de petits cartons colorés. Sur chacun d’eux, un plat est dessiné, toutes les recettes du royaume sont
classées, rangées, empilées. Dans chaque boîte, on peut trouver le plat correspondant à l’image, mais les aliments sont pétrifiés par le froid. Le roi saisit un petit poisson et le presse
longuement entre ses deux mains chaudes. La chair goutte et se ramollit. Délicatement, il le repose. On ne le voit pas encore, mais déjà, la vie pénètre dans cette petite tranche humide et souple,
activant sa métamorphose. Le roi le sait.
Ainsi, continue-t-il son périple, semant autour de lui quantité de tempêtes minuscules. Chaque jour il recommence, perturbant la matière, afin de la faire exploser dans le corps
de l’ogresse, qui dort encore d’avoir trop mangé.
La voyageuse quitta le pays du roi sadim sans l’avoir rencontré. Elle se dirigea sans le savoir vers le royaume des nappes. La réputation de ce pays s’étendait bien au-delà de
ses frontières car ici, les gens écrivaient et racontaient leur histoire. Ainsi tout le monde et elle-même avait entendu parler de la table rase et des nappes qui la recouvraient.